Le traitement du matériel apicole de bois à la paraffine chaude

par Jean-Pierre Chapleau
éleveur de reines
Saint-Adrien, Québec
chapleau@interlinx.qc.ca


Introduction   

Les apiculteurs de Nouvelle-Zélande traitent régulièrement leur matériel apicole de bois en l’immergeant dans un bain de paraffine à 160°C. En plus de prolonger grandement la vie du matériel en l’imperméabilisant complètement, ce traitement détruit les microorganismes incrustés à la surface du bois. Un traitement de 10 à 15 minutes détruit même les spores de loque américaine. La haute température du bain est responsable de la destruction des spores. La Nouvelle-Zélande s’est acquise une bonne réputation au plan international en matière de prévention et de contrôle de la loque américaine. L’usage des antibiotiques pour le contrôle de la loque y est d’ailleurs interdit. La plupart des apiculteurs de ce pays possèdent une cuve de trempage « dipper » conçue spécifiquement pour cet usage.

Compte tenu de son effet non seulement désinfectant mais aussi préservatif, il nous est paru intéressant d’expérimenter cette technologie dans le contexte des entreprises apicoles québécoises. Notre objectif était donc de construire une cuve adaptée à cette fin et de traiter le plus grand nombre possible de pièces d’équipement apicole de bois. Nous voulions établir le rapport coût bénéfices de cette technologie en tenant compte bien sûr des avantages apportés du côté sanitaire. Pour ce faire nous avons bénéficié d'une subvention dans le cadre du programme d'aide à l'innovation technologique, volet essais et expérimentation du gouvernement du Québec.


Matériel et procédure

Matériel
Au printemps de 1995 nous avons fait construire par un entrepreneur local une cuve d'acier pour le trempage du matériel apicole de bois dans la paraffine chaude.

Les caractéristiques de la cuve sont les suivantes:
  • son format permet de tremper simultanément deux hausses standard ou l'équivalent;
  • un bras articulé flexible permet de garder le matériel calé sous la surface du liquide pendant toute la durée du trempage;
  • le tour de la partie supérieure de la cuve est doublé d'un large et solide canal intégrée qui dirige la paraffine vers un contenant pour la récupérer en cas de débordement;
  • la cuve est munie d'un couvercle sur pentures qui sert d'égouttoir. Ce couvercle ferme de façon relativement étanche. En cas de combustion spontanée de la paraffine il peut être refermé pour étouffer le feu;
  • un support robuste muni de roulettes soutient la cuve à une vingtaine de centimètres du sol et permet de la déplacer facilement lorsqu'elle n'est pas en utilisation. Il permet également l'insertion sous la cuve d'un brûleur à gaz. Des plaques de métal amovibles forment un jupe autour du support pour éviter la perte de chaleur lors de l'utilisation du brûleur. Elles préviennent aussi l'extinction de la flamme en cas de grands vents.
  • un cube creux en acier soudé peut être ancré par le fond au centre de la cuve. Il permet, lorsqu'il est utilisé, de réduire grandement le volume de paraffine tout en maintenant un niveau de liquide suffisant pour tremper des pièces dont la hauteur peut totaliser jusqu'à 51 ou 52 centimètres. Ceci présente aussi l'avantage que la période de temps requise pour amener la paraffine à la température de 160°C est beaucoup moins longue. Il n'est à ce moment que d'environ une heure et demie.
  • une doublure métallique amovible a été ajoutée pour aider à maintenir la température du bain, réaliser ainsi une économie d’énergie et aussi permettre de poursuivre le traitement à la paraffine plus tard en saison. Nous avons ainsi pu faire du trempage jusqu’au 28 octobre.
  • la sortie du canal pour les débordements a été agrandie pour plus de sécurité.
  • un robinet a été posé au bas de la cuve pour faciliter sa vidange. Il faut vidanger la cuve régulièrement pour en nettoyer le fonds. Avec l’usage, des débris et saletés s’accumulent au fond et ont pour effet de réduire l’espace de trempage disponible.

Nous avons acquis un brûleur au gaz propane d’une capacité de 60,000 btu pour chauffer la cuve à paraffine. Ce brûleur s’est avéré adéquat. Nous avons utilisé de la paraffine raffinée (IGI 1230) en plaques de 5 kilos obtenue de la compagnie « Le Groupe International Inc. » . Cette compagnie dispose d’une succursale à Montréal dont le numéro de téléphone est (514) 634-8965. Le coût d’achat a été de 1.64$ le kilo (en 1997). Un thermomètre est nécessaire pour vérifier régulièrement la température du bain. Il faut maintenir le bain à une température de 160 degrés Celsius. Nous nous sommes arrêtés sur un thermomètre à sonde muni d'un cadran. Un thermomètre à bonbons peut aussi être utilisé, quoique plus fragile.

Le coût total du bac, incluant les modifications a été de 1424$ (1995). Cependant ce coût inclut du travail de conception et des ajustements. Il est raisonnable de penser qu’un bac semblable pourrait être construit pour environ 1000$ s’il était réalisé par un professionnel à partir d’un plan précis. Il pourrait être réduit davantage si plusieurs bacs était construits en série.


Description de la procédure de trempage
Afin de prévenir les risques d’incendie et d’intoxication, le trempage à la paraffine chaude doit être pratiqué à l’extérieur.

Le bain de paraffine doit être porté à une température entre 160 et 170°C avant de commencer le trempage. Il ne doit pas descendre sous la limite de 160°C. Le matériel doit être bien sec. Ce point est important. Le bois humide ou mouillé provoque la production d’une écume abondante dans le bain de paraffine et entraîne des débordements. De plus du matériel humide pourrira par l'intérieur parce que l'humidité restera scellée en son centre. Si la température du bac est trop élevée il y a danger de calciner le bois. Ceci est particulièrement vrai pour des pièces de petit volume telles les garde-reines et les entre-couvercles.

Le matériel est submergé lentement dans la paraffine. Il est maintenu submergé grâce au bras articulé dont le bac est équipé. Pour une désinfection adéquate le matériel doit tremper de 10 à 15 minutes. Pour que la désinfection soit efficace il importe de respecter la température minimale de 160°C Si on désire seulement un traitement préservatif, 5 minutes de trempage suffiront. Il faut laisser le matériel suffisamment longtemps pour que le bois se réchauffe complètement. La paraffine aura ainsi le temps de pénétrer plus profondément. Le matériel est sorti et mis à égoutter sur l’égouttoir prévu à même le bac. Il y a peu de ruissellement. Le bois boit en partie la paraffine qui ruisselle à sa surface. S’il y a formation de glaçons de paraffine lors de l’égouttement, c’est que le trempage n’a pas été exécuté à une température suffisamment haute ou que le matériel n'a pas été laissé submergé assez longtemps. Certains producteurs de Nouvelle-Zélande replongent brièvement le matériel dans le bain de paraffine après l’avoir laissé refroidir quelques minutes sur l’égouttoir. Ceci permet de constituer une meilleure couche protectrice en surface.

On peut traiter ainsi du matériel neuf ou du matériel déjà peint. Les enduits au latex résistent bien à ce traitement. Cependant les surfaces enduites de peintures à l’huile cloqueront. Il est aussi possible de peindre (au latex seulement) le matériel neuf dans les minutes qui suivent son retrait du bac. Deux couches de peinture peuvent ainsi être appliquées en succession rapide. La première application peut être effectuée dès que le bois a absorbé toute la paraffine liquide à sa surface. La seconde couche peut être appliquée immédiatement après la première qui aura séché instantanément à cause de la chaleur accumulée dans le bois.

Lorsqu’il est en utilisation continuelle, le bac doit être vidangé environ à toutes les semaines, ou au besoin, pour enlever les débris qui s’accumulent au fond du bac. Il serait possible de réduire la fréquence des vidanges en utilisant une épuisette résistant à la chaleur pour retirer une partie de ces débris.

Il est difficile de porter et de maintenir la température du bain au degré de température requis lorsque la température extérieure est trop basse et s’il vente. Dans de telles circonstances, surtout si le matériel à tremper est froid, il faudra peut-être réduire la cadence ou même interrompre complètement. Par contre, par temps très chaud, il faut prendre garde que le bain ne devienne trop chaud. Il est bon de vérifier la température de temps à autres.


Résultats obtenus

Au cours des deux dernières années du projet 833 m2 de matériel de bois neuf ou usagé a été traité, soit 940 hausses, 1700 ruchettes de fécondation, 465 garde-reines, 102 plateaux et quelques autres pièces en quantité moindre (voir tableau). La capacité de traitement du bac a varié, selon te type d’équipement traité, entre 15 m2 30 m2 par journée de travail de 8 heures.

Le but de ce projet n'était pas de démontrer l'efficacité de cette technologie utilisée comme moyen de désinfection. Cette efficacité a été démontrée par plusieurs décennies d'usage en Nouvelle-Zélande. Le but était plutôt de vérifier si elle pouvait être appliquée ici dans le contexte de nos entreprises et quels avantages pouvaient en être retirés.

Du côté sanitaire, cette technologie nous a permis de désinfecter facilement et efficacement à la ferme même tout le matériel de bois (sauf les cadres et les couvercles) des ruches de quelques colonies trouvées loqueuses. On a pu noter qu'aucune maladie ne s'est développée chez les nouvelles colonies logées dans le matériel désinfecté.

À cause du manque de recul, il nous est aussi difficile de statuer de façon précise sur la qualité de l'effet préservatif du traitement à la paraffine. Nous avons cependant constaté un arrêt quasi total de la détérioration des plateaux et des hausses. (ndlr en 2002 nous n’avions toujours constaté aucune pourriture dans tout le matériel traité.)


Coûts d’opération Nous avons évalué les coûts de l'utilisation de cette technique. Les coûts obtenus sont d’environ 2.78$ (1997) par mètre carré de bois traité, incluant amortissement. Ces coûts comprennent la main d’œuvre (48% du coût global) à un taux horaire de 9$, la paraffine (30%) le gaz (17%) et l'amortissement (5%). Pour le coût de main-d’œuvre, le temps a été estimé à la moitié de la durée totale du traitement car l’opérateur peut se consacrer à d’autres tâches parallèlement à ce travail. L'amortissement annuel de 50$ a été calculé sur la base d'un coût d'achat de 1000$ et d'une longévité de 20 ans. Si on suppose une capacité moyenne de 22 m2 par jour pour une opération de 4 ou 5 jours semaines de mai à septembre inclusivement (environ 100 jours d’opération au total), l’amortissement serait de 0.50$ par jour ou environ 0.02$ par m2 traité. Dans les faits nos besoins ont fait que 506 m2 et 327 m2 seulement ont été traités respectivement en 1996 et 1997 pour des coûts au mètre carré de 0.12$ et de 0.20$. Sur cette base, pour une hausse, le coût d’amortissement a varié de 2 sous et demie à 5 sous. Avant amortissement, traiter une hausse revient à environ 0.71$, un plateau à 0.65$, un nourrisseur-cadre à 0.27$ et un garde-reines à 0.10$.


Discussion

Analyse des coûts
L’analyse comparative des données des deux années nous montre que la consommation de paraffine a varié beaucoup au cours de ces deux années (0.69$ le m2 en 1996 contre 0.96$ le m2 en 1997). En 1996, 85% du matériel traité était du matériel usagé et déjà peint. En 1997, la situation a été inverse alors que 95% du matériel traité était du matériel neuf et non peint. Ceci suggère donc que l’absorption de paraffine du matériel neuf non peint serait de 30-40% plus élevée que celle du matériel usagé déjà peint.

En 1996 nous avons réalisé quelques essais de chauffage au bois. Quoique plus économique, nous ne recommandons pas ce mode de chauffage car il ne permet pas de contrôler facilement la température du bac.

Les coûts du traitement à la paraffine chaude sont très abordables et nous semblent avantageux par rapport à ceux de la peinture, surtout si on tient compte que la longévité du matériel sera meilleure probablement et que le matériel se voit du même coup désinfecté. Pour la peinture, si on considère un coût d'achat de 30$ du gallon et une couverture de 27 m2 par gallon pour la première couche et de 37 m2 par gallon pour la seconde, le coût de revient de la peinture seule sera de 1.92$ du mètre carré. Le coût de la main d’œuvre pourra pour la préparation du matériel et l’application varier selon le mode d’application choisi. Si 100 hausses sont peintes dans une journée, le coût de main d’œuvre est de 2.78 le m2 ou 0.64$ par hausse. Sur cette base le coût du traitement est de 1.08$ pour une hausse pour la peinture contre moins de 0.75$ pour la paraffine. Pour de grands volumes le travail de peinture peut être fait plus efficacement en appliquant la peinture au fusil si on dispose d'une pièce s'y prêtant et des équipements appropriés. Le coût de main d'œuvre peut alors être réduit de près du tiers. Le coût global par hausse pour le traitement à la peinture pourrait alors être ramené à près de 0.90$ si on tient compte que l'application au fusil amène une plus grande consommation de peinture. Le coût de revient du traitement à la paraffine pourrait peut être diminué sensiblement en réduisant la durée du trempage à 3 à 5 minutes seulement, si on ne requiert pas l’effet désinfectant. Ainsi, à tout le moins, tout le matériel neuf pourrait être paraffiné à moindre frais.


Inconvénients du procédé
Il faut noter cependant que le matériel ainsi traité aura une moins belle apparence que le matériel simplement peint. La couleur du bois naturel simplement paraffiné s’altérera avec les années et le matériel aura même tendance à noircir. Le matériel peint au latex aura jauni légèrement au sortir du bac. Ce qui avait été peint à l’huile cloquera. Rappelons-nous toutefois que tout matériel neuf peut être peint au latex à sa sortie du bac. Cette façon de faire permettra d’avoir un matériel de belle apparence et donnera la meilleure protection tout en faisant bénéficier des bienfaits de la désinfection. Les coûts de ce traitement combiné seront cependant plus élevés.

Comme autre léger inconvénient, signalons que le séjour dans la paraffine chaude fait parfois rétracter quelques peu le bois. Ceci arrive surtout lorsque le matériel a été fabriqué avec du bois insuffisamment sec. Dans te telles circonstances les appui-cadres des hausses peuvent devenir un peu branlants.


Conseils de sécurité
Il faut bien informer l’utilisateur éventuel que la paraffine portée à de telles températures devient une substance dangereuse. Elle peut occasionner des brûlures graves et même s’enflammer de façon spontanée. Ceci ne nous est cependant jamais arrivé en trois années d'opération. Il convient aussi de donner quelques conseils concernant la sécurité à ceux qui voudront utiliser cette technologie:
  • Le premier est certainement de ne pas tenter de faire le trempage en se servant de barils ou d’autres cuves qui n’ont pas été conçues spécialement à cette fin. Le bac que nous avons conçu permet de récupérer les débordements de façon sécuritaire grâce à son canal de récupération. Il permet aussi d’étouffer tout début d’incendie simplement en fermant le couvercle.
  • Toujours procéder à l’extérieur. La paraffine chaude dégage des vapeurs nocives. Éviter de respirer ces vapeurs.
  • Ne pas installer le bac près de substances ou matériaux inflammables.
  • Toujours garder un extincteur de type approprié à proximité.
  • Porter des vêtements de protection : lunettes de sécurité, tablier imperméable et gants longs isolés. Porter des vêtements qui ne laissent pas la peau exposée.
  • Submerger et ressortir le matériel lentement de façon à prévenir les éclaboussures.
  • Ne pas traiter du matériel mouillé ou même humide. Ne pas travailler sous la pluie non plus. L’eau et la paraffine chaude ne font pas bon ménage.
  • Disposer à proximité du lieu de travail d’un nécessaire de premiers soins et être familier avec la façon de traiter les brûlures.
  • Utiliser le gaz comme source de chaleur ou à tout le moins une source de chaleur que l’on peut régler et couper à volonté.


Conclusion et recommandations

Nous recommandons l’utilisation de cette technologie pour traiter le matériel apicole de bois dans le contexte des entreprises apicoles québécoises. Son coût de revient est fort avantageux et elle procure l’avantage important de la désinfection. Quant à l’efficacité de la protection, l’expérience de quelques années ne nous permet pas de statuer. Cependant, le fait que la paraffine pénètre en profondeur dans le bois et s’infiltre dans tous les interstices et nos premières observations sur le comportement du matériel traité lorsque exposé aux intempéries nous portent à croire que l’efficacité de la protection sera bonne. On peut aussi se fier sur l’expérience de la Nouvelle Zélande, pays qui est caractérisé par un climat très humide, et qui pratique cette méthode depuis plus de 50 ans. Le coût de construction du bac imposera certainement une limite quant à la taille des entreprises qui choisiront d’adopter cette technologie. Cependant, nous rappelons qu’un bac pour le traitement à la paraffine peut être acquis conjointement et partagé par plusieurs producteurs ou par les membres d’une association apicole. Cette façon de procéder peut rendre cette technologie accessible à un plus grand nombre de producteurs. Nous suggérons donc que le MAPA produise des plans de construction qui pourraient être mis à la disposition des apiculteurs qui désireraient construire un bac à paraffine.


Note de l'auteur (2001):
Suite aux essais que nous avons menés, un guide technique pour le traitement du matériel de bois à la paraffine chaude, incluant des plans précis du bac, a été rédigé et publié par le Comité d'apiculture du Centre de Référence en Agriculture et en Agroalimentaire du Québec (CRAAQ). Cette publication porte le titre : Guide technique - Bac de trempage à la paraffine et le numéro VU 028. Elle peut être commandée en d’adressant au:

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