|
Les aléas du remérage (révision avril 2000) Cet article est le premier d'une série de deux sur le remérage des colonies. Dans cet article l'auteur s'arrête, à partir de son expérience personnelle, sur à peu près tout ce qui peut mal marcher et pire encore lorsqu'on remère des colonies d'abeilles. Désireux de ne pas laisser le lecteur dans un état de découragement total, il proposera, dans les pages de la prochaine Abeille une méthode sans risque pour remérer dans les pires conditions. Entendons-nous sur les termes, "remérer" veut dire remplacer la reine d'une colonie par une autre (plus jeune en général). Personne ne conteste qu'avoir de jeunes reines à la tête de ses colonies est un facteur important pour disposer d'une force de butineuses toujours prêtes à produire. J'inviterais les adeptes du non-remérage à calculer les coûts de leur option. Bien sûr l'achat des reines et les frais de main d'oeuvre pour faire le remérage constituent pour eux des frais évités importants. En toute honnêteté il faut toutefois compter les pertes de revenus engendrées par la faible productivité des colonies avec de veilles reines et de celles qui remplacent elles-mêmes leur reine en cours de saison. Les reines qui meurent en hiver ou défaillent le printemps entraînent souvent la perte totale de la colonie et par conséquent de sa récolte potentielle. Il faut ajouter des coûts supplémentaires occasionnés par la gestion d'un rucher dont les colonies sont de force inégale ainsi que par la gestion des "mortes" que l'on doit sans cesse ramasser au fil des visites des ruchers. Toutes ces colonies mortes ou peu productives ont pourtant coûté les mêmes frais d'opération que les autres (nourrissage, hivernage, transport, etc.). Enfin force est de reconnaître que les apiculteurs qui ne remèrent pas doivent à chaque année faire un nombre très important de nucléi pour compenser les pertes supplémentaires amenées par le non-remérage. Cette proportion atteint souvent 33%. Il faut remérer ses colonies aux deux ans pour éviter ces problèmes. Vous avez déjà reméré vos colonies? Avez-vous eu des problèmes de refus? Dans quelles circonstances? Quel pourcentage? Quelles ont été les conséquences? Remérer une colonie ne va pas toujours de soi. Peu d'apiculteurs confessent avoir obtenu des taux d'échec de 50% et même 60% à l'introduction. C'est pourtant ce qui se passe souvent. Les colonies sont parfois capricieuses et refusent les reines qu'on leur propose pour les mener à la prospérité. J'ai personnellement vécu de tels taux de refus a plusieurs reprises, jusqu'à ce que je change ma manière de remérer mes colonies. Je suis persuadé que c'est à cause des aléas liés au remérage que plusieurs apiculteurs ont abandonné la pratique de remérer. Où est l'avantage de remérer si les nouvelles reines si souvent rejetées? Permettez-moi donc de vous parler de tout ce qui peut mal aller en matière de remérage. Question que vous preniez pas la chose à la légère! Traditionnellement les apiculteurs remèrent en introduisant une reine en cagette dans une colonie rendue orpheline la veille ou au moment même. Ils le font en général en période de miellée. Souvent ça marche assez bien mais il faut toujours compter avec un certain pourcentage de refus. Quant à moi rien n'est plus choquant qu'une introduction qui échoue. Vous avez perdu la valeur d'une reine. Les jours sans ponte s'accumulent. La colonie s'empresse d'ériger une vingtaine de cellules royales dont certaines sont bien dissimulées dans les coins de cadre. Il faut débarrasser chaque cadre des chambres à couvain de ses abeilles pour toutes les trouver et toutes les détruire avant de tenter une nouvelle introduction. Quel travail! Le succès de la nouvelle introduction n'est pas garanti non plus. Plus la période d'orphelinage s'allonge moins bonnes sont vos chances. Peut-être vous résignerez-vous à laisser la colonie se faire sa reine, sachant qu'elle sera grandement retardée et que la nouvelle reine naturelle sera peut-être petite et peu performante. Si vous tentez la seconde introduction et qu'elle échoue que vous reste-t-il d'autre que de réunir cette pauvre colonie affaiblie à une autre? Vous qui vouliez maximiser votre potentiel de production, vous venez à l'inverse de perdre une unité productive! Il ne faut pas un pourcentage élevé de rejets pour annuler les bénéfices du remérage. On peut comprendre que certains aient par découragement délaissé le remérage. Je trouve cette solution un peu radicale. Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain! L'introduction directe en colonies de pleine force est risquée, je le répète. Si elle fonctionne assez bien quand la miellée est très bonne, quand ce n'est pas le cas les échecs peuvent être magistraux. Tous les apiculteurs de métier ont vécu de telles expériences. Certains réagissent en blâmant la qualité des reines. À titre d'éleveur, permettez-moi ici une parenthèse pour dissiper certaines croyances. Certains parlent comme si la mauvaise qualité d'une reine était le seul facteur qui pouvait provoquer son rejet. Je concède qu'une reine défectueuse -- infirme, atteinte de nosémose ou d'une autre maladie -- sera bien difficile à imposer à une colonie. Pourtant le plus souvent la trop forte population de la colonie et l'absence de stimulation suffisante sont souvent seules à blâmer. Ces circonstances font que les abeilles sont alors peu disposées à accepter une étrangère. Il arrive aussi que l'apiculteur soit la cause directe du rejet de la nouvelle reine! Rappelez-vous bien de ceci: l'introduction comporte une période critique pendant laquelle la colonie ne doit absolument pas être visitée, transportée ou dérangée de quelque manière que ce soit. À sa sortie de la cagette la reine se trouve en quelque sorte à entrer dans une période probation qui va durer plusieurs jours. Tant qu'elle n'a pas pondu pendant quatre jours ou plus, la nouvelle reine ne peut pas être considérée comme vraiment acceptée par la colonie. Combien de fois ais-je été témoin de situations où l'apiculteur, voulant contrôler le succès de l'introduction, visite ses colonies 5 ou même 3 jours après l'introduction. Certains, voulant bien faire, ouvrent la ruche pour vérifier si la reine est bien sortie de sa cagette. Souvent ils voient la reine ou encore sa ponte. Ils referment la ruche, rassurés. Quelle déception quand ils revisitent la colonie quelques semaines plus tard pour s'apercevoir de la disparition de la nouvelle reine! Des cellules royales -- peut-être écloses -- et du couvain dont le plus jeune remonte à des œufs pondus la journée de la malencontreuse visite de contrôle! Voilà tout ce que vous trouverez dans cette ruche à moins que la reine n'ait été tuée avant même d'avoir pu pondre. La seule manière de jouer sûr est de ne pas faire de visite de contrôle avant le huitième jours après la date de l'introduction. Avec les nouvelles cagettes d'introduction en plastique qui sont de plus en plus utilisées, il faut compter de 2 à 3 jours avant la libération de la reine suite à la consommation du contenu du tube à candi, environ une journée ou un peu plus avant que la reine n'entre activement en ponte et enfin quatre jours avant que ses premiers oeufs ne soient devenus des larves. Faites le compte. Toute visite avant le huitième jour après l'introduction est hasardeuse. L'excès contraire peut aussi avoir des conséquences fâcheuses. À compter du onzième jour après l'orphelinage de la colonie il est possible que des cellules naturelles éclosent, des cellules royales qui auraient été érigées suite à un refus. Si cela se produit il est à mon avis préférable de renoncer à faire la chasse aux vierges pour tenter une seconde introduction. Celles-ci sont difficiles à trouver dans une colonie forte. De plus plusieurs cellules peuvent éclore en succession rapide, ne laissant pas le temps à la première vierge de détruire ses rivales ou leurs cellules. J'ai vu jusqu'à cinq reines vierges présentes simultanément dans une ruche! Comment savoir si des refus sont dus à la piètre qualité des reines? C'est parfois difficile à déterminer si on ne remère qu'un très petit nombre de colonies. Cependant si on introduit dans plusieurs colonies il sera probablement possible de trouver des indices d'un problème qui relèverait de la qualité des reines. Voici en quoi consisteront ces indices. Certaines reines seront probablement acceptée malgré leur état anormal. Leur apparence et leur comportement trahiront le problème. Elles seront peut-être très fines et petites ou leurs ailes seront atrophiées. L'une aura peut-être l'abdomen légèrement tordu ou d'une couleur anormale. Une reine peut, bouchée par les organes séchés du dernier faux-bourdon qui l'aura fécondée, avoir un abdomen d'une taille démesurée mais être totalement incapable de pondre! Les reines défectueuses auront parfois l'abdomen haletant. Les reines atteintes de nosémose ne présenteront aucun signe extérieur et pondront souvent d'une manière quasi normale. Les abeilles tenteront cependant rapidement de les remplacer en érigeant des cellules de supersédure à même leur nouveau couvain Autrement, le couvain des mauvaises reines est rare ou clairsemé ou encore bourdonneux. En passant il est difficile de juger de la taille d'une reine lorsque celle-ci n'est pas en ponte active. Les ovarioles d'une reine inactive se dégonflent rapidement. C'est un phénomène tout à fait normal. Il est donc difficile de juger de la taille d'une reine tout simplement en l'examinant dans sa cagette d'expédition. J'introduis à chaque année des centaines de reines. Dans bien des cas il s'agit de reines qui ont une importance particulière puisqu'elles participent à un programme de sélection. J'ai donc besoin d'une méthode d'introduction qui garantit un très fort pourcentage de succès. Au fil des années j'ai réalisé des introductions dans plusieurs conditions et avec différentes méthodes d'introduction. J'ai d'abord commencé par la bonne vielle introduction directe simple (tuer la vieille reine et introduire la nouvelle dans sa cagette d'expédition le lendemain ou encore au moment même). Après quelques succès plus que mitigés en fin de miellée, en août ou même en pleine miellée, j'ai décidé de rechercher une méthode d'introduction plus sûre. Avant de continuer je dois dire qu'il ne m'est arrivé que rarement d'introduire dans le plus fort de la miellée. Ma gestion de rucher, fortement influencée par les exigences de mon programme de sélection, implique que mes colonies productives ne soient remérées qu'en fin de saison. Je ne puis donc pas trop parler par expérience de l'introduction directe en pleine miellée. Toutefois plusieurs de mes clients --je suis producteur d'abeilles reines-- me parlent de leurs succès et de leurs échecs. Ils rapportent certaines années avoirs plus de difficulté, même en pleine miellée, à faire accepter les reines par la méthode d'introduction directe. 1996 a été une saison comme ça! Laissez-moi poursuivre avec l'histoire de mes expériences personnelles. Influencé par la littérature apicole j'ai ensuite mise la l'essai la méthode d'introduction utilisant la cagette piquée. Je ne vais pas vous décrire ici en détail cette méthode puisque je ne désire pas en faire la promotion. En deux mots la nouvelle reine est placée dans une cagette sans fonds piquée sur le rayon. Ceci fait qu'elle peut commencer à pondre avant même d'être libérée dans la ruche. Suite à quelques essais encourageants, j'en étais même venu à faire la promotion de cette méthode. Puis au fil des répétitions les échecs se sont accumulés à des taux que j'estime non satisfaisants. Lors d'introductions en août, les taux de refus ont grimpé jusqu'à 60%! La présence et la force d'une miellée sont des facteurs qui échappent totalement au contrôle de l'apiculteur. Une miellée ne vient malheureusement pas sur commande et une bonne miellée peut soudainement couper court à cause d'un changement dans les conditions météorologiques. Il m'apparaît donc hasardeux de miser totalement sur les conditions de miellée. Mais est-il possible d'éliminer tout risque de refus lors d'une introduction? Mes déboires m'ont finalement conduit à adopter une méthode sans risques que j'utilise encore maintenant. Je vous décrirai cette méthode dans la prochaine parution de cette revue et j'en ferai l'analyse. Rappelez-vous: il y aura d'autres saisons comme celle de 1996! |